La marche du grand fleuve (partie II)

Sous l’iceberg, l’océan

La première franchise

 

 

La franchise se mesure difficilement. Dire la vérité, c’est d’abord et avant tout la respecter.

La première franchise est surtout de se protéger et de protéger la vie. Surtout si on a beaucoup de gens à aider.

 

 

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Boire à la source

 

Je suis un survivant. J’ai marché dans des contrées que les gens n’admettent même pas, où très peu d’humains ont marché. J’ai posé le pied dans le royaume des ombres, et j’ai remonté, une à une, les marches des mondes intemporels, ouvert le coffret des veines et de l’esprit d’étranges purgatoires; je suis monté jusqu’aux sources secrètes, où j’ai fait don de pierres portées depuis bien trop longtemps. J’ai galéré parmi les nuées, et vu leurs lumières éclater à côté de moi. Je me suis battu contre plus d’un esprit, d’un démon greffé à mon dos, comme un tique sur ma chair, entendu plus d’une cloche des abeilles d’en haut, dans les ruelles glacées, dans les dédales d’un hôpital, en récitant quelque mantra connu seulement en haut. Un texte révélé est passé dans ma chair. Et toujours escorté par l’oeuvre de lumière, même dans ma plus profonde obscurité, je plongeai tête première dans le gouffre où j’avais été par l’absence invité.

 

 

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Quand peut-on dire que les choses ont vraiment commencé? L’origine est toujours distante, secrète, et tout commence sans cesse, à chaque moment, à «quelque part» dans un présent lointain, mais toujours ici. Alors au commencement... quel commencement? Le début? Quel début? Et surtout, quelle fin? Tout avait-il même jamais débuté, comme dans un livre d’histoire? Le début, c’est pour nous, mais ça ne concerne pas le réel. Et comment même raconter une histoire qui ne se raconte pas, étant toujours en train d’éclore? La vie du germe qui croît ne commence-t-elle pas réellement avant le germe, dans l’arbre, et dans la semence de l’arbre d’avant, et dans ce qui l’a créé, ce qui vient avant l’eau, le vent, la terre, la vie, et même avant? La vie n’est-elle pas déja enfouie, même si non perceptible, dans toutes les choses mortes, dans le noir et dans le silence? La pierre n’est-elle pas aussi vivante, même si elle semble immobile?

            Au commencement était le néant, un lac de pure vérité : silence contenant en toutes ses teintes et couleurs, le monde.

 

 

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            J’ai grandi au milieu des Juifs orthodoxes, des pâtisseries grecques, des vendeurs de pétards à mèche de la Pâtisserie Régal, de l’avenue du Parc, de la senteur des bagels de la rue Saint-Viateur, de la Croissanterie, du Mile-End à Montréal. Je fréquentais l’école Querbes, à deux pas, où l’on enseignait à faire rêver. J’ai grandi dans les ruelles de la rue Hutchison et des rives d’Outremont, à deux pas du Mont-Royal, mon deuxième royaume gardé de statues. C’est en Italie –sur une terre angélique comme au centre de toute beauté du monde- que tout a commencé. En fait, non, avant, tout a commencé bien avant, et je dirais même, bien avant ma naissance. 

            Je suis arrivé dans ce monde à 2h31 du matin dans un hôpital situé au bord du Mont-royal, au cours d’une nuit si torride du milieu juillet que ma mère a dûe être ravitaillée de fruits. Ils m’appelèrent François. Pour mes premiers mois de vie, j’habitai dans la cabane à sucre de Laurent et Cécile à Sainte-Julienne avec ma grande soeur et mes parents. C’est là que je ferai mes premières rencontres avec la nature, les grenouilles, les écrevisses, les papillons, les têtards et les ouaouarons. Je passerai en ces sous-bois (mon premier petit royaume) de nombreuses semaines durant mon enfance, parfois pendant les camps musicaux qui s’y déroulaient, alors que tous les enfants couchaient dans la grange.

           

 

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            C’est là, aussi à Sainte-Julienne, que nous, les jeunes, nous amusions près de l’étang ou de ce rocher au bord du ruisseau, par l’humble magie de ce lieu comme construit tout spécialement pour le coeur des enfants. Et quand venait le temps de sortir de table, je demandais à Cécile (Laliberté), la très sévère gardienne et cuisinière de choses que les enfants n’aimaient pas : «Cécile, puis-je avoir Laliberté»? Et elle me laissait partir dans les bois, insouciant et libre que j’étais, à la recherche d’écrevisses, de têtards, de rainettes et d’insectes.

            Non loin de notre demeure de la rue Hutchison, se situait, dans les très vertes lisières d’Outremont, la belle école Querbes, couverte de vignes par en avant. Là, dans la classe très libre mais bien dirigée de Françoise, on se rencontrait par terre sur le grand tapis persan, et on partageait nos voix, nos opinions, on montrait nos dessins... La salle était un peu comme un grand salon. Il y avait des tourterelles dans des présentoirs en bois; on y exposait aussi des roches ou autres objets particuliers.

            Parfois, lors des occasions très spéciales, on y disséquait une belette ou une hermine. Les bureaux étaient placés esthétiquement, parmi les plantes et les planchers de bois. On avait tous hâte à 3h15 afin de pouvoir sortir précipitamment, lorsque la cloche sonnait, de l’école, pour aller s’amuser dans les ruelles jusqu’à la tombée de la nuit, l’heure la plus agréable pour les jeux de ballon contre le mur.

           

 

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Le ciel est porteur

de toutes les histoires

 

 

            Tout est processus de création, c’est cela la beauté, c’est cela le vrai : c’est cela qu’on appelle la Vie. C’est pour cela qu’au début, il n’y avait pas de début, mais qu’il faut dire plutôt: au commencement était l’ombre de la lumière.

            Quand je suis sorti de l’hôpital, du labyrinthe où mon père m’avait emmené, je marchai au premier feu rouge, mais hésitai. Au même moment, une corneille juste en haut de moi, qui m’observait, croassa. Son croassement me pénétra la poitrine. J’entendis ses échos, puis celui d’autres corneilles. Ils m’avaient vu, avaient sonné l’alerte.

            Et donc, ma première rencontre avec lui a donc été dans l’autobus, en fait? Ou l’avais-je rencontré avant, entre les lignes de ma main, de ma naissance, de mes origines? À quinze ans, j’avais été vaincu par son armée? Mais quand je fuyais Montréal, assis dans l’autobus, j’ai vu dans mon être la vision, comme un grand Goldorak, un démon s’en venait, glorieux, dans le ciel. Puis, se passèrent les évènements. Ma bague -une bague avec un yin yang et deux oiseaux se faisant face, offerte pour l’anniversaire de mes quinze ans, qui se trouvent aussi sur une de mes croix éthiopienne- tomba, durant cette longue mort, dans la toilette de l’autobus. Cette époque était donc révolue, la bague était tombée. Je mourais. Quand les policiers sont arrivés, j’étais comme en méditation, dans un genre de transe, avec le scalp coupé, et je lui parlais. Je lui disais: ne t’en fais pas, je vais t’aider, je te parlerai... avec ma vie. Les policiers étaient incapables de me bouger d’un seul poil, alors que je n’étais qu’assis sur le sol. Je les entendais crier autours de moi : «Mais avec quoi se tient-il?!!!».  Pas un vêtement sur moi ne faisait partie encore de ce monde. Puis, vint le taser dans le dos. On me tirait par les pieds en dehors de l’autobus. Puis l’ambulance, de Hawksbury à l’Hôpital général d’Ottawa. J’avais été trompé. J’étais tombé. C’était lui qui m’avait fait tomber.

           

 

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            Ce n’est pas moi qui suis allé vers Dany Laferrière, c’est Dany Laferrière qui est venu vers moi. Je ne me suis pas déplacé, ni à Montréal, ni à Haïti, encore moins à Paris pour le voir. Mais il est venu jusque dans ma rue. J’allais me chercher un petit rosé en ce début de printemps, ce type de journée où l’on est juste bien, où on a le goût de marcher tranquillement dans l’inspiration sereine du moment, la journée parfaite, donc, pour savourer un délicieux petit rosé.

            Pour être bien précis, j’avais déjà entamé la marche pour aller à sa rencontre, en prenant la sympathique rue St.-Étienne, quoique sans le savoir, je n’étais pas dans la bonne direction pour le rencontrer, sans pourtant même savoir que j’allais le rencontrer. Mais je sentais qu’il y avait quelque chose dans l’air, mais ce n’était pas le bon chemin, je le savais. Je rebroussai donc ma route pour aller plutôt vers des Allumetières, afin de prendre le chemin non pas que désirait mon coeur -car cette route est selon moi moins agréable et plus passante- mais simplement car je suis à l’écoute de mon être et de ses intuitions profondes.

           

 

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            De Montréal, il avait pris par accident le train pour Toronto -ce qui rallonge le voyage Montréal-Ottawa de plus de vingt heures- et avait donc fait ainsi un voyage de plus de 24 heures pour me rencontrer. Il ne le savait pas, bien sûr. Il était bien accompagné. Et c’est à une minute de ma rue, alors que je traversais des Allumetières, et qu’eux, se dirigeaient à la Maison du citoyen, dont la plus belle route se prend également -par un heureux hasard, depuis la rue Champlain- que je les croisai.

            Ce n’est pas que ce fut une rencontre marquante mais après avoir parlé de mon arrière-grand-père Antonio Pelletier et du fait que j’étais aussi un grand marcheur, Dany me lança, de façon à la fois sûre, car intuitive, mais oscillante: «Tu devrais écrire sur la marche, en faire le sujet de ton prochain livre». Nous continuâmes à marcher ensemble, puis je les laissai continuer dans le doux soleil de la fin d’après-midi, moi allant chercher mon rosé, eux marchant tranquillement sur la rue où se trouve l’ancienne maison familiale de mon grand-père, la rue Champlain. Ce qu’il ne savait pas, c’est que je venais de commencer ce livre deux jours auparavant. C’était d’ailleurs ce que j’étais en train de faire lorsque je suis sorti de chez moi pour aller à leur rencontre.

 

 

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            Nous ne sommes jamais qu’une seule chose; nous sommes une pluralité de choses, toutes mouvantes, sur la route où nous marchons, le fleuve que nous empruntons : ce nous, à la fois individuel et collectif, que nous sommes et formons. Et même si certains croient que j’aurais dévié du chemin à certains endroits, c’était en fait là les étapes les plus cruciales de mon développement, le portage le plus important : le maquis, le désert, des souterrains obscurs.

            Je reviens d’un long voyage. La rue Champlain, je l’ai d’ailleurs habitée à deux reprises. C’était également la demeure de la famille Pelletier, de mon grand-père, père de ma mère, et de toute sa famille, mes oncles et mes tantes, belle galère de grands sensibles et incompris. Traverser la rougeur du feu noir, la douleur des sables torrides est un combat véritable. Un combat contre les éléments, plus puissants que la terre foulée. Souvent, une tombe où l’on tombe; je suis mort 100 fois et suis tombé 1000 fois. Puis, on se relève, même si on ne le croit pas. On continue à suivre, faire son chemin, même dans la plus grande obscurité. On ne sait plus, en fait, que faire ça, et on ne sait plus faire autre chose. En fait, ma marche a duré 25 ans. Alors oui, si vous voulez savoir, je sors à peine des grottes, je reviens de la douloureuse traversée... Alors je vous en prie : accueillez-moi, j’ai tellement marché, je suis exténué. Nourrissez-moi, je n’ai pas beaucoup mangé. Donnez-moi à boire, je suis assoiffé.

            Apprenez-moi la vie, je l’ai oubliée. La marche nous apprend la vie, mais nous fait oublier pour qui on la vit. À force de se battre, on en vient si plein de corne et de poils rudes sur la poitrine que les autres croient qu’on sort d’un film de Tarzan et qu’on a oublié la vie que l’on porte pourtant haut, très haut sur son dos.

 

 

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            Nous portons tous le poids de nos ancêtres. J’ai des ancêtres bretons, français (sûrement des ancêtres écossais car j’ai la barbe rousse) comme beaucoup de monde dans ma famille Baril (ma grand mère est une Breton), et d’autres ancêtres sont les Antaya, des amis des nomades naskapi. Je suis un métis dans le coeur et l’esprit, mais surtout dans le sang. Je suis en fait un produit, comme tous, de la terre et du ciel, grands créateurs. Et de ma longue marche, je viens de l’Afrique -et peut-être aussi de l’Asie. Je viens de la Grèce et je viens de Rome. Je viens de la France et de l’Italie. Et avant ça, j’étais aussi ailleurs. Je fus le corbeau et l’enfant sauvage. Je fus la mer moi aussi, et le ciel. Je fus le corps et le courant. Je fus la vague et la cellule. Oui, je viens du ciel et de l’étoile, comme chacun de nous, poussières de vent.

            Ma famille a vécu à Montréal, et le Mont royal était mon jardin. J’y ai grandi. La famille de ma mère vient de Hull et d’Ottawa. Celle de mon père de Victoriaville. Mon arrière-grand père était aussi de Hull. Il habitait la maison qui fait toujours face au Musée des civilisations, qui abrite maintenant le Green Papaya, une maison élégante pour l’époque, pour Hull à tout le moins, pour un francophone en tout cas. Il était médecin. Le seul médecin à Hull; il a en fait fondé, m’a-t-on dit, l’Hôpital de Hull.

            Adopté très jeune par un membre important de l’élite politique du Québec, soit un prochain premier ministre, il a aussi été poète et a fait partie de l’École littéraire de Montréal (au Château Ramezay) avec Nelligan. C’est d’ailleurs avec lui, à l’Hôpital Hôtel-Dieu, qu’il a péri; ils ont donc lavé, comme disait mon oncle, les planchers ensemble.

            Ce n’était pas un grand poète, et je ne l’ai jamais trouvé autre chose qu’excessivement romantique et conventionnel. Mais si je n’admire pas sa poésie, typiquement sentimentaliste, et donc plutôt redondante, je suis fier de l’homme. Un homme passé inaperçu, qui pourtant, je crois, a été très utile pour sa communauté, et qui a fait, à sa façon, de grandes choses.

 

 

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            Il avait été adopté par le premier ministre du Québec de l’époque, John Jones Ross, un écossais francophile qui habitait à Sainte-Anne-de-la-Pérade. Les petits poissons des chenaux. Ma mère a longtemps porté la bague de sa douce aimée, Flora. Le jonc en or a été cambriolé, à Montréal, dans les années ‘80. On ne l’a jamais plus revu. Il a d’ailleurs été un des premiers Canadiens français à aller étudier en France, à Paris, en faisant le voyage en bateau.

            La belle grande maison avec colonnes en bois de la famille Pelletier, juste à côté de l’école où ma grand-mère Huguette Tremblay était institutrice, comme si elle n’avait pas assez d’enfants à dompter et pour lesquels faire de la soupe au chou. On disait que le mariage entre «la fille d’un ivrogne et le fils d’un fou» ne pouvait donner rien de bon. La vérité, c’est que mon arrière-grand-père est mort jeune, on dit d’une crise cardiaque pour avoir coupé trop vite l’éther à l’hôpital –éther qu’il consommait pour pouvoir travailler plus longtemps en seul médecin de Hull, alors qu’il avait été interné à l’hôpital pour cette raison... Il avait à peine quarante ans.

            Mon grand-père n’a donc eu que très peu d’amour paternel. Je crois que c’est de là qu’est venue la grande plaie. L’absence d’amour, si elle n’est pas gérée et exprimée, crée souvent une plus grande absence. Et la tyrannie et l’abus, paternel ou non, viennent toujours des problèmes émotionnels créés par le manque d’amour, qui n’ont pas été résolus. Ce serait donc de là que viendrait ce qu’on a appelé la fameuse «malédiction» dans la famille. Mais bon, je le sais : toutes les maladies viennent d’une cause intérieure, spirituelle, sentie, et même karmique, plus grande encore que le mal physique, et qui n’en est en fait que le symptôme, le malheureux résultat, la preuve physique d’un mal beaucoup plus profond.

            L’arbre a ses racines très loin dans l’âme, et souvent, dans tous les inconscients, d’autres dimensions, que l’on commence à peine à faire connaître. Si on écoutait notre corps et notre santé, nous n’aurions presque plus de maladies. Alors la malédiction, ce n’était rien d’autre que l’absence d’amour que mon grand-père aurait eu de son père, mon arrière-grand père, Antonio Pelletier.

           

 

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            Comment aurais-tu pu, Dany, percevoir tout ça? Tu ne le savais pas. Mais tu en a simplement et très faiblement perçu l’ombre, ou son éclat... l’ombre du chemin, l’ombre et sa portée. Tu ne l’as pas vu dans mes souliers presque flambants neufs, des souliers d’Israël en cuir, très élégants et offerts par ma mère pour ma graduation. Tu l’as pressenti, et tu m’as livré le message que tu as écouté, comme si il ne venait pas de toi. C’était le message que le monde te donnait à m’offrir, vous vouliez me dire que vous m’écoutiez, que vous vouliez que j’écrive ceci, pour me guider sur mon chemin, dans ma marche, me dire que vous marchiez, en fait, à côté de moi.

            La vie est si simple. Certains la pensent si compliquée. Mais l’histoire est parfois compliquée -pas la vie, mais l’histoire- à expliquer. Parfois, la mosaïque est trop grande pour qu’on en puisse expliquer tous les détails. C’est pour cela que mieux vaut en rester à l’essentiel, et plutôt que communiquer les détails et les événements, communiquer l’essence. Car la Vie se cache dans son essence, et c’est de là qu’elle peut être le mieux révélée. Mais quand on marche, on peut simplement écouter le flot du grand fleuve.

            Je suis donc né à côté du fleuve qui a été l’artère de ce pays, le Saint-Laurent, qui émane de la rivière des Outaouais, lieu de mes ancêtres Pelletier. C’est ici, non loin d’ici, un endroit où je marchais à chaque jour pendant les mois froids et rudes de l’hiver, celui de la fin du mandat Harper, à cet endroit blessé, cet endroit traditionnel de paix et sacré entre tous les peuples autochtones de la région, où l’on a érigé le Musée de la guerre. C’est sur ce pont que Jos Montferrand a envoyé 150 irlandais à lui seul dans les chutes. Jos Montferrand, notre petit Cyrano de Bergerac, bon peut-être moins élégant et avec moins de prestance et d’éducation, mais tout de même! «100 hommes! disait Roxanne!, pour paraphraser de mémoire. «Quelle bravoure! 100 hommes!».

            C’est ici également que mon arrière grand-père Tremblay, «l’ivrogne» qui ne buvait pourtant seulement quelques semaines ou mois par année après une année éprouvante dans les rapides, habitait, en tant que draveur pour EB Eddy, dans ce Petit Chicago à l’église et au corps brûlés.

            C’est ici également où l’on veut développer. Car tu le sais, c’est ainsi que l’on détruit l’histoire : en changeant les symboles. Et c’est ainsi que l’on crée une fausse histoire, une histoire des vainqueurs, pervertie, et donc que l’on tue le sacré, le réel, en chacun de nous. Car en tuant le sacré, on tue la terre. En tuant la terre, on invite l’abîme, le manque à s’installer parmi nous et à faire des petits. C’est ainsi qu’on fait de la place pour ceux qui préfèrent avoir les poches pleines plutôt que de comprendre le monde et l’autre.

 

 

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            L’abîme vient quand il y a profond manque d’écoute, et donc de respect.  Cela est la vraie ignorance. On peut enseigner à un aveugle à marcher, mais non à voir. La seule façon de voir, quand on est aveugle, est de voir avec notre coeur; on doit l’avouer, dire qu’on ne voit pas, et demander de l’aide. La première façon d’apprendre est par l’humilité. C’est pour cela que quand on prie, on écoute, on ne parle pas. C’est cela la vraie prière chantée aux oreilles de l’infini. On laisse le coeur couler. C’est ainsi que l’on écoute : car le sacré est partout, inutile de le voir, ou de le chercher. L’aveugle est celui qui regarde mais qui ne voit pas. Le sourd est celui qui entend, mais jamais ne comprend. Le muet est celui qui parle, mais dont la voix ne produit que du bruit. La métaphore est l’évidence des poètes, et des esprits libres. Elle est le cachot de ceux qui sont dedans. Mais cela, mon cher Dany, je crois que tu le sais.

            Mais de toute façon, ce texte n’est pas pour toi.

            Il est seulement un maillon, une pierre sur une longue route, qui en fait, je crois pour moi, ne fait que commencer. Ne sommes-nous pas nous-mêmes, humains, des petites gouttes de néant fleuri, des lueurs d’un silence né, ou en processus de croissance? La noirceur la plus totale n’est-elle pas seulement aussi, lumière tamisée? Le corps mort est en quelque sorte vivant, il est nid de vie. N’y a-t-il pas seulement des teintes infinies, infiniment? Les pôles ne pourront jamais être percés. Et le mystère porte un masque que seul le présent peut voir. Les autres n’y voient que de la fumée, comme un feu brûlant, une lueur, un brasier. Et par contre, c’est cela le masque. Derrière le masque: le néant. Car au tout début était le silence, qui a lui seul, contient tous les sons, pas un excepté.

 

 

 

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La montagne du roi

 

            En ’86, peu après que le Canadien aie remporté la Coupe Stanley, mon père arriva devant la maison avec un gros camion de déménagement. Il nous dit : embarquez, on part vers l’ouest! Je ne savais pas où on s’en allait, mais ça avait l’air le fun. On quittait la maison à Montréal pour aller s’installer, en traversant le Canada, direction: Régina -où mes parents avaient trouvé une grande et vieille maison. J’y fréquenterai une école francophone, mais dirigée par des soeurs, où je rencontrerai nombre de petits Fransaskois, assis dans des bureaux tous en rangée devant une personne qu’on devra appeler Monsieur et Madame, avec plein d’enfants de policiers de la G.R.C. Dorénavant, à chaque matin, avant de commencer la journée, je réciterai alors, en cadence avec le vibraphone et les autres élèves, le O Canada, et le Notre Père, que je ne connaissais pas.

           

 

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            Je recommence: tout a commencé en Italie... Ou était-ce plutôt au cours de mon premier voyage en France, à Ottawa à mon retour, ou à Montréal, où je venais de déménager?

            Quand j’ai vu ces symboles de salamandres sur les murs des ruelles de Rome? Ou encore avant, à quinze ans, quand le mal fut projeté sur moi, de la hauteur de cosmos aux portes infernales? Ou était-ce plutôt...

            Quinze ans.

            J’avais pris de la drogue avec une fille qui avait un nom de fleur. Sur le balcon de la rue Findlay, près d’une petite mare connectée au canal Rideau, après que toute la famille soit revenue s’installer de l’Ouest du Canada à Ottawa. Elle avait eu la brillante idée de l’ingérer avec de l’encens. Je n’avais pas réfléchi.

            À quinze ans, on est con. La fumée du haschich de rue, plein de chimiques, et de l’encens dans la bouteille... Être assis à table avec mes soeurs, cette fille, et un homme qui ne me connaissait pas, qui riait lorsque j’eus, pour la première fois et si tôt dans ma vie, des palpitations...

            Un baiser noir de cosmos, dans un moment sans fond, toutes les portes de l’univers ouvertes en même temps dans une vision de serpents entourant ma psychée projetée dans un monde si noir qu’il est impossible de l’imaginer, où chaque moment devient, dans toutes les réalités, une éternité réellement vécue comme telle, infernalement. Puis, par dessus celà, le labyrinthe obscur et sans fond qui a suivi, cette soirée plus que surréaliste, folle, aliénante, où je baignais dans une horreur absolue, et quinze années d’obscurité, passées dans ce dédale de vide et d’absence.

            C’était ainsi le début de ma rencontre avec les mondes d’en bas, les mondes inconscients explorés sans lanterne -les yeux pourtant bien ouverts et complètement lucide- alors que la plupart des gens ne connaissent pas du tout car ils les gardent aux frontières de l’être, comme les cauchemars vécus d’un bébé naissant alors qu’il passe à travers le gouffre, et qui sont vite fondus et intégrés dans l’oeuvre de vie.         

 

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            La première fois que j’arrivai en Europe, c’était à l’été ‘97; depuis ce temps, j’avais quitté ma famille installée à Ottawa (à 18 ans) pour aller étudier les arts plastiques au Cégep Saint-Laurent, à Montréal. J’avais vingt ans. Je laissais derrière une amante bénie de quelques jours qui deviendra le fantôme de ma jeune vie et l’artère de ma solitude.

            Ma mère m’avait donné, alors qu’elle était venue me voir à Montréal, une croix en argent qui venait de sa mère, que je portais alors au cou. Après avoir vu le pays de la Loire, la Dordogne, nous arrivâmes à Saint-Robert, nom du paternel de mon père qui nous y conduisait. Dans une petite chapelle à Saint-Robert, toute la douleur que cette pierre contenait; c’était comme empreint en elle, je le sentais. C’était en fait cette écoute de la pierre, une matière spirituelle, qui m’avait permis d’y pleurer, comme pour la première fois, de toute la lourdeur de ma vie; ce fut un des moments les plus purs de toute ma jeune existence, et même jusqu’à aujourd’hui. Je me voyais simplement comme l’un des milliers de gens qui avaient, dans ce lieu millénaire, offert leur plus grande vulnérabilité, partagé avec tant de confiance et d’émerveillement, leur souffrance au ciel. Et je vis, en comprenant pourquoi car cela me semblait un miracle tout à fait naturel, quelques jours plus tard, sur les plages de Barcelone, que ma croix d’argent était devenue or.

 

 

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            Alors que voyageant seul, et ayant également vu dès un très jeune âge que le hasard est intimement lié à la vie, que l’univers et l’inconscient en fait répondent mystérieusement à nos demandes, je commençai à expérimenter avec ce hasard, inspiré à l’adolescence par Nadja, le livre de Breton, mais surtout, par mes propres expériences qui faisaient écho au livre et en prouvaient la portée. Or, je comprenais dans ce hasard bien plus qu’une exploration scientifique -comme une étude clinique au scalpel avec gants de plastique et costume blanc, à la manière athée qui définit l’époque moderne; j’en voyais, dans son essence, la profonde et vivante, donc sacrale véracité.

            Dans mon exploration, j’irai donc beaucoup plus loin que Breton en ne faisant pas que constater et noter, mais en plongeant totalement dans l’expérience (ce que Breton ne faisait pas, car moi, je n’avais pas peur de la folie - comme le fou du tarot, qui n’a plus rien à perdre, et donc qui s’abandonne) qui alors devient mystique. En fait, dans ma vie irréelle, l’exploration m’a souvent été imposée, elle en était presque même la structure. Et quand je comprenais quelque chose de ces signes, ensuite, je doutais de la véracité de ma réalisation; c’est alors qu’un autre signe venait, encore plus révélateur, pour consolider la première vérité. Ainsi, je marchai, comme dans un escalier de sens, qui visait à me guider vers de plus lucides perceptions et réalisations sur la vie, le monde, le soi, la nature du réel, visions toutes particulières, quoique bien pertinentes, car forgées par l’expérience (surtout par l’attention, l’écoute et l’analyse) et mille fois plutôt qu’une éprouvées par le doute.

 

 

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            Au cours de ce premier voyage en Europe, après Paris, avec la nouvelle famille de mon père, on traça lentement notre sillage vers les châteaux de la Loire, en passant par Chartres, qui curieusement -je le découvrirai très récemment- fut la région de mes premiers ancêtres Pelletier arrivés au Canada avec Nicolas et son fils François, premier homme blanc au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Nous nous aventurâmes donc dans ces quelques villes facilement accessibles du bassin parisien, dont Tours, Orléans, et Nantes. Puis Chenonceau et Chambord, ayant appartenu respectivement à Catherine de Médicis et François d’Angoulême, que ma soeur Catherine et moi préférions chacun selon l’histoire. Ma petite soeur Anne aussi était présente, Anne de Bretagne étant aussi mêlée dans cette histoire de châteaux de la Loire, elle qui est d’ailleurs fille de Claude de France, épouse de François d’Angoulême.

            Puis, cette image sur une porte d’Orléans. Je ne savais pas à ce moment qu’elle était l’emblème se trouvant sur mon cendrier, mais je le reconnaissais. Un cendrier que j’avais trouvé environ vers 9 ans, dans le tiroir du vieux meuble de mon père, et qu’immédiatement, je pris pour mettre mes peaux de serpents, car je sentis qu’il était à moi, comme il me parlait très secrètement: j’en reconnaissais profondément le symbole; il venait me chercher, d’une façon toute personnelle. Dans une des premières villes de France que je visitai, je reconnus ce symbole sur une porte à Orléans, à moins que ce ne soit à Tours? Encore une fois, le mysticisme l’emportait sur moi.

            Quelle ne fut donc pas ma surprise lorsqu’au cours du déploiement de ce voyage, je trouvai cette fameuse image de la salamandre sur une carte postale dans un étalage d’une boutique d’un petit village en Périgord, après être passés à Angoulême, ville de naissance de François 1er. C’était la salamandre de la foi –je le découvrais enfin- qui vit dans l’eau, mais qui crache du feu, symbole alchimique, armoirie de François D’Angoulême, qu’on dit premier, dont la renommée s’est surtout faite à la bataille de Marignan en 1515 et son impact: la diffusion et la protection des arts et de la Renaissance italienne en France, les premiers voyages en Amérique, et bien sûr, la reconnaissance du Françoys comme langue nationale. La ville de Montréal, qui d’ailleurs signifie la ville du roi, ou le Mont du roi, ayant été par là-même renommée en son honneur.

            Toute mon enfance, j’avais mis dans ce petit cendrier d’étain si personnel, ma collection de peaux de serpents et de couleuvres , comme on garde du passé de vieilles vies.

            Puis, sur le même étalage, une carte de Claude[1], puis d’Anne[2]. Puis, finalement, ma deuxième soeur Catherine, l’épouse de Henri II[3]. Rieur car c’était là en fait les noms de toute ma famille à l’exception d’Henri, le chien collie de ma soeur ayant pourtant ce nom, et notre premier chien collie étant le chien de mon père (j’ignorais pourtant à ce moment comment ils étaient entre eux liés, et comment leur relation apportait un éclairage ébahissant et insoupçonné sur la relation que nous entretenions dans cette vie, ce qu’un peu de lecture me permit de comprendre de façon inimaginable), je pris toute les cartes, une à une, les achetai, et les mis sur le frigo à la maison de ma mère. Cela m’amusait grandement. J’ouvris le dictionnaire au hasard, je tombai sur la page de François d’Angoulême. Pour la première fois, je lus son histoire. Puis, je tournai encore et toujours par hasard, tombai immédiatement sur le château de Chambord. Sans rien connaître de lui, je connaissais François. Je sus intuitivement qu’il était du signe chinois du tigre. Je savais que ce personnage, je connaissais déja, et sans rien connaître sur lui, ce savais ce qu’il avait été.

            Ma mère s’appelle Claudette, mais elle m’a toujours dit avoir préféré le nom de Claude, que sa soeur utilisait pour l’appeler affectueusement. Elle est une travailleuse sociale, une ancienne infirmière, qui aime beaucoup aider; elle le fait à plein temps. Elle a d’ailleurs été une bonne amie pour moi. C’est une personne qui peut vivre dans une pièce obscure, sans décorations, et ne simplement pas voir de différence; j’ai l’impression qu’elle pourrait presque être heureuse à vivre dans un cachot.

 

[1] (de France), épouse de François Premier.

[2] de Bretagne, la mère de Claude de France

[3] fils de François et de Claude, sucesseur au trône, qui mourut d’une lance en plein oeil au cours d’une joute.

*

 

 

            Au cours de ce voyage destiné à favoriser les liens avec la nouvelle famille de mon père, le périple se termina par le repos dans un gîte de Brignac-la-Plaine, non loin de Brive-la-Gaillarde, pendant une semaine. J’avais résolu de partir pour Barcelone pour y rencontrer mon ami Gabriel, qui était aussi en Europe à ce moment, et qui partait de l’Italie.

            Or, avec un peu d’argent, nous avions peu de moyens, et j’habitai donc chez la soeur du copain d’une amie. Faute, donc, de pouvoir sortir dans les bars ou aller au cinéma, nous avions décidé d’aller prendre une bière en haut du Mont Juïch, en traînant nos propres cannettes et sandwichs, et nous trouvâmes un grand jardin zen, avec des pierres nivelées et des petits arbres très jolis. Nous y étions seuls. Je commençai à lui expliquer la légende de l’astrologie chinoise, un domaine d’une immense vastitude, qui me passionnait et que je passait mon temps à analyser. Car il y une très subtile et grande correspondance entre l’histoire de bouddha et celle du christ, que j’avais remarquée dès l’âge de quinze ans, avec un projet en arts représentant la cène, mais avec des animaux chinois, symboles des 12 différentes énergies principales de l’univers créé, d’après le Yi-King.

            Alors que je lui racontais cette légende, des frémissements, des légers bruits juste en haut de nous. Après quelques secondes, voire quelques minutes, nous décidâmes de regarder plus attentivement. Il y avait un animal, un rat, qui avait grimpé dans l’arbre –était-ce l’arbre de la Bodi?- et c’était lui qui faisait tout ce tapage, juste en haut de nos têtes. C’est la seule fois dans ma vie, à part à Marseille, où je vis un rat dehors, et la seule fois dans ma vie où je vis un rat dans un arbre, une énergie, la première de l’astrologie chinoise, qui était apparue alors que je parlais d’elle.

            Toute la semaine qui s’ensuivit, s’étalèrent des révélations, à chaque jour, sur chaque signe chinois: je voyais, en ordre chronologique de la roue astrologique, l’animal en question, encore totalement par hasard, et des leçons abstraites sur le cycle spirituel leur donnant une signification mystique.

 

 

*

            Dans les ruelles vides en février de l’ancien empire, longeant le Tibre ou errant parmi les ruines parsemées de chats, me vautrant comme un étranger parmi les églises aux sombreurs tamisées empreintes de trésors, me donnant à ce labyrinthe si envoûtant que je voulais m’y perdre complètement, sans boussole ni carte pour enfin mieux m’y retrouver, tout en haut d’une piazza dominant la ville de ses mille marches d’escalier[1], ou encore, au coeur du monde, sur une place mystérieuse entouré de fleuves[2], je me livrais, me donnais, me trouvais. Après trois jours à Rome, je me dirigeai enfin vers ma destination.

            Ayant été écoeuré de mes études à Montréal en Arts visuels à l’UQAM, je n’en pouvais plus; j’avais décidé de fuir pour l’Italie, pour Rome, à l’aube de l’an 2000 et du Grand Jubilée. J’avais 22 ans. Je souffrais. L’amour me prenait aux tripes. J’avais si soif. Je le savais, seul l’Amour pouvait me guérir; je l’aimais mais elle ne savait quoi faire pour m’aider, encore moins me «guérir» de toute cette souffrance dont j’étais la victime. J’étais donc, évidemment, parti seul à la rencontre du monde.

            J’arrivai à Pérugia le soir, dans un train tranquille, avec aucune idée sur la façon de me rendre de la gare au centre. Un inconnu rencontré dans le bus me fit visiter la ville le soir. Je n’avais jamais vu quelque chose de si élégant, blanc, beau, dans la lumière nocturne dénudée.

            J’étais maintenant en Italie, dans une des plus jolies vieilles villes du monde, heureux, mais bien sûr encore en moi ce poids indéfinissable... cette souffrance brûlante dans la poitrine et dont je ne pouvais me départir. Et je montais les marches, une à une, escorté par Dante, Il Perugino, Botticelli. Les griffons de pierre, dans les rues étroites de la ville, précédaient ma route. La ville m’ouvrait son enceinte généreuse, et les maisons leurs portes, aux murs sacrés, pénétrés de fresques de Raphaël ou de mille autres beautés.

            Je lisais la Bible et Dante. Dans ma chambre de Perugia, juste à l’extérieur de la vieille ville, j’avais décidé de rester, le soir, je ne savais pas encore pourquoi. Étendu sur mon lit, j’ouvris la page pour la troisième fois au livre de Job, de la Bible que ma mère m’avait donnée quand je lui ai manifesté mon désir de lire un des livres les plus anciens jamais écrits. À ce moment précis, je n’avais pas vraiment le goût de le lire au complet, seulement de lire le premier paragraphe. On cogna à la porte. Un homme de couleur noire, de taille moyenne, se présenta, en commençant par dire que son nom était la version en langue amharique de Job, le personnage qu’on retrouve dans la Bible, et me demandant si je le connaissais.

C’était Eyob.

 

[1] La Piazza Di Spagna, où j’arrivai, tout d’un coup, est une des places les plus impressionnantes de Rome, car on y voit Rome en entier. J’arrivai à cet endroit en matinée de ma première journée.

[2] La Piazza Navona comprend une fontaine avec tous les importants fleuves du monde, un pour chaque continent.

*

 

            Un matin, je vis que les lys blancs poussaient dans la terre de l’université, j’avais décidé de marcher à Assise. C’était le printemps. Depuis ma fenêtre de classe, où je passais mon temps à respirer l’air de l’Italie, je pouvais voir la ville d’Assise, dans la campagne d’Ombrie. Ça me faisait rêver. J’étudiais l’Italien, je vivais avec quatre autres personnes juste à l’extérieur de la vieille ville, à côté d’un supermarché: un brésilien, Francisco, deux norvégiennes, et mon nouvel ami éthiopien, dont le nom, dans sa langue natale, l’amharic, était prononcé et écrit Eyob.

            Et encore, je marchais, cette fois-ci de Pérouse à Assise. D’autres chiens menaçants, sur des chemins de campagne, des clôtures ouvertes, d’où ils auraient pu sortir férocément pour me descendre. L’étoile avait toujours été mon signe, puisque signe de ma naissance -le 17 était l’arcane de l’étoile et je suis né le 17 juillet- de même que «suivre l’étoile» les mots de l’armoirie de la famille Pelletier. À peine arrivé en Italie, je demandai pour la première fois aux cartes, le tarot étant depuis peu mon guide, qui j’étais, et j’eus pour réponse l’arcane 17, l’étoile. Mais l’étoile, je m’en rendais alors compte alors que mon rêve de l’année précédente prenait sens, dans ses moindres détails, c’était la ville d’Assise, qui comme un soleil, je voyais d’en bas, partout où je pouvais me trouver, sauf dans les vallées plus profondes, où elle se cachait; mais elle était toujours là, derrière.          

            C’est alors que mon rêve se réalisa. Des collines vertes devaient sortir deux loups, avatars d’un seul et Unique Loup mystique habitant ces lieux. Je ne vis pas de loup, mais plus d’un chien, dans ma marche, me poursuivirent en japant. Je mordais les museaux des deux avatars du Loup comme je japais en réponse aux chiens qui m’agaçaient, me barraient la route et me terrifiaient. Ils me mordaient les mains, dans mon rêve, ces loups, et le sang coulait et notre sang se mélangeait, alors que je marchais vers le soleil.

            Or bien sûr, je souffrais, et cette femme qui m’avait seulement répondu, hormis les moqueries, d’une carte et de quelques mots, d’un long, pénible, affreux silence, si puissant car j’étais dans un si grand manque que cela ne pouvait que me tuer.

            Et ces collines d’Ombrie. Et cette ville d’Assise, perchée, au loin comme une étoile, que dis-je, un soleil. Tout était comme dans le rêve, oui, exactement comme dans le rêve. Et ce Loup dans l’histoire de François d’Assise, dompté par lui. Et son doux poème sur les créatures, le Cantique au soleil. Et les stigmates de François d’Assise, que dans mon rêve, je recevais des crocs des deux loups.

             Arrivé aux pieds d’Assise, j’escaladai les marches des escaliers menant à la vieille ville. À la dernière marche gravée, un chat monta sur mes genoux et jusque sur mes épaules. C’était un signe: en effet, je m’appelais bien François, celui qui aimait tant les animaux et la nature, depuis son enfance. Oui, c’était bien moi. Et ce chat me disait une autre chose : au pays de François d’Assise, le fol est accueilli comme un roi.

 

*

Puis, mon ami Gabriel, avec qui j’avais visité Barcelone, vint me retrouver à Pérugia et nous prîmes le nord, puis descendîmes jusqu’aux chaudes villes du sud, en passant par Gênes, Torino, Lucques, Lecce, Albero Bello, Bari, d’où nous prîmes le bateau pour les côtes grecques. Puis tout passa comme dans un riche éclair de beauté : les villes anciennes et ruines du Péloponnèse, le magnifique décor et ambiance des îles, puis enfin, sautant par dessus les anciennes pierres des palais et labyrinthes minoens, nous prîmes hâtivement la route vers le vieux port de Jaffa. Tel-Aviv, un bureau pour aller dans un kibbutz. Le départ vers la Galilée, voyage en bus.

            Le travail à Kfar Giladi, sur le bord du Golan, a été un des moments les plus étranges de ma vie. Petite note surréaliste : un party de togas à la Saint-Jean Baptiste, avec un gigantesque feu de la Saint-Jean, et le jour même de la Saint-Jean, visite de Saint-Jean d’Acre. Seulement, personne, sauf moi, ne savait que c’était la Saint-Jean. Enfin, fatigué, vidé et souffrant, je pris enfin la route seul : départ pour Nazareth, Jérusalem.

            Bethléhem, je me réveillai là le matin de mon anniversaire, en Palestine, chez la seule personne qui m’avait accueillie chez elle. Cette même journée, traversée du Neguev, baignade dans les cascades d’Ein Gedi -où David a écrit les psaumes- et dans la Mer morte. Montée de Massada, au même endroit, au petit matin, aux côtés des ibex, charognards sur nos têtes. Tout cela à ma fête, le 17 juillet.

            Puis, repos au Sinaï, aux bords de la Mer rouge. Jusqu’aux dépotoirs de carcasses de chevaux reposant sur les sables jaunes, non loin des tombeaux des pharaons où le Sahara posait ses lèvres.

 

 

*

 

 

            Et donc, de la grande, détestable ville du Caire, je quitterai pour Addis, aux ruelles de boue.

À peine arrivé, je fus surpris par la façon que les aveugles, malades, personnes âgées, sans-abris, faisaient l’aumône: en implorant les anges de nous toucher pour leur donner une pièce. Impossible de la leur refuser, l’ange était plus fort que la demande qu’ils auraient pu nous faire. Demander à l’ange de nous toucher était donc plus fort qu’essayer de nous parler directement. 

Là-bas, pour remercier, on dit «Dieu donne». Comme quoi on finit toujours par recevoir ce que l’on doit.

Les non-croyants peuvent bien croire que la souffrance ou le don, comme toute chose, est un phénomène de la chimie du hasard. Mais quand on voit sous les choses, on se rend compte que le monde est en fait très structuré, et que cette structure obéit à un ordre, en apparence imperceptible, si on regarde au mauvais endroit, mais très vivant si on écoute son coeur avec perspective, lucidité, intuition, et surtout, vision, ce qui peut nous en donner une véritable compréhension, bien plus large que les chiffres ou les «faits», qui conduisent davantage plutôt à des progrès technologiques que philosophiques, les véritables progrès sociaux ou spirituels.

 

 

*

 

            Je voyagerai là-bas comme les Éthiopiens : en autobus scolaire, avec les poules et les chèvres. Mon premier voyage, nous passâmes par des rues de boue; pour faire une centaine de kilomètres, cela prit environ deux jours.

            Arrivé en haut d’un plateau, un paysage non moins que fabuleux s’offrait à moi. Tout en descendant dans la vallée, les huttes se faisaient de plus en plus nombreuses. J’arrivai bientôt à Lalibela, un village de huttes et d’églises de pierre, dans un paysage désertique, mystérieux et invitant. Lalibela, ancien roi du lieu, qui y avait fait sculpter à même le roc dix églises de pierre au XIIIème siècle, à l’image de Sion, après être devenu chrétien, y avait laissé son âme. On y disait même qu’après le travail des hommes pendant la journée, les anges, qu’on assimilait aux abeilles, effectuaient le double du travail la nuit, sans quoi rien de toutes ces constructions n’aurait été possible. Lalibela veut dire, littéralement, «l’abeille reconnaît son pouvoir».

            Puis, à Gonder, je découvris les enceintes des châteaux, du genre européen, de la royauté abyssine. Bahar Dar, aux églises peintes parsemées sur le Lac Tana, puis Axoum, au réservoir qu’on dit de la Reine de Saba, où gît d’ailleurs l’Église où un prêtre garderait secrètement les Tables de l’Alliance, donné par Salomon à son fils Ménélik -issu de sa passion avec la reine de Saba- jusqu’aux stèles sculptées d’un seul bloc de pierre.  Enfin, j’arrivai à Tis Abay, source du Nil bleu, où je me baignai les pieds; en passant par les montagnes Simien, d’une féérique majesté qu’on dirait presque sorties d’un livre de Tolkien.

         La lumière est toute petite, au début. Et même jusqu’à la fin, parfois. Puis vient l’inattendu : la lumière de l’étoile dans sa gloire. Tout d’un coup, comme quelque chose que l’on n’attendait plus, que l’on connaît pourtant car elle nous est si familière. L’ombre peut nous prendre mais jamais elle ne nous garde bien longtemps. Le jaguar a parlé. Je l’ai écouté. J’ai été forcé de l’écouter. Car il ne parlait pas. Il rugissait dans tout mon corps, dans ma tête, dans les cent-mille, les infinies dimensions incomprises de mon esprit, de mes cent-mille vies, depuis que je suis cellule ou pierre, algue ou océan. Et tous ces éclats ont volé dans des dimensions interconnectées comme la toile de l’araignée. Mais je ne réalisais pas que l’araignée ne pouvait rien contre moi, car l’esprit n’est pas matière, alors s’il le sait, aucune toile, aucune mort ne peut le prendre au piège.

           

*

La marche du grand fleuve

Ainsi que dans une vieille légende, j’ai parlé à celui que l’on ne doit pas nommer. Je l’ai rencontré sous plusieurs formes. Il se cachait dans les mathématiques de l’ombre, dans la mort imminente d’un guet apens, dans l’odeur putréfiée que cherchent les corneilles.

Je marchais avec ma mère sur un pont. Il me lança, par sa voix, faisant écho au mythe: «Retournons à la maison, sautons en bas du pont, celà ira plus vite!»

            Puis, le soir d’après, ce vieil homme avec un tatoo d’aigle sur l’épaule. Nous nous sommes parlé. Il a été assez impressionné par mes réponses, du moins le prétendait-il.

Il n’est pas bien différent que l’on s’imagine. Assez cliché en fait.

            Dans ce parc, il m’a regardé avec des yeux d’un mort vivant, et à la parade gaie, il a fait éclaté une bulle sur mon nez, moi qui marchai dans la foule les yeux fermés. Au moment exact (dans la milliseconde) où mes yeux ont croisé les siens, une empreinte noire a frappé, puis pénétré ma pupille, comme s’ils avaient été empreints d’une petite boule féconde de noirceur.

            Or, c’est lorsqu’il est venu sous le masque de mon père que je suis presque tombé, et ce, à deux reprises, car il venait sous une forme déguisée.

 

 

*

 

 

Il était là, assis, dans une ruelle, le tatoo d’un aigle en haut de sa poitrine. Un vieil homme costaud, avec une belle gueule pour son âge. Je m’arrêtai et l’approchai. Il me parlait gentiment, mais avec une façon d’essayer de me convaincre, de me séduire. Par un petit jeu, il voulait savoir. Il enquêtait, tout en me parlant de lui-même. Je fus doux mais lui répondis du tac au tac. Il me lança «Damn you’re good!», ou  «Damn your good!», je ne suis pas certain.

 

Il me dit : Je suis le jaguar frayant dans tous les mondes.

 

Je suis un dragon invincible, un aigle sans crainte perçant le ciel.

 

J’ai étudié toutes les religions, je les connais par coeur, c’est pour moi comme un jeu.

 

Et il commença à me faire entrer dans sa spirale, d’où je sortis précipitamment.

 

La parade était en fait en train de passer et je me retrouvais maintenant avec des personnages habillés en noir sur le parvis de l’église.

 

L’un tout en blanc, un christ ensanglanté, tenant un large crucifix en métal, accompagné de femmes voilées, annonçant une certaine damnation pour tous ceux - devant la parade gaie en mouvement- qui ne suivaient pas la loi de Paul et de Moïse.

 

 

*

 

 

J’avais compris, au cours de mon premier voyage en Italie, pourtant, déjà, que l’esprit d’une chose en est simplement son essence, et que qu’on appelle couramment et en fait, plutôt grossièrement, «anges» ou «démons» ne sont pas des êtres avec des formes, mais des courants vibratoires, comme nous, en fait, mais sur d’autres plans de conscience, et n’ont pas la forme par laquelle ils sont représentés et par laquelle notre esprit les perçoit. Je compris donc aussi que j’étais grandement protégé, escorté par ces forces qui étaient toujours présentes, et qui m’aidaient. J’avais donc aussi compris qu’on pouvait leur parler et les entendre, pas avec les oreilles, mais seulement en écoutant les signes de la vie. Et si on était vraiment attentif, on pouvait les voir dans un papillon, une fleur, un mot, et même en toute chose.

            Ainsi, depuis mon voyage en Italie où ils étaient comme des petites abeilles communicatives, j’ai commencé à les écouter, à les percevoir, surtout, à sentir et voir leur aide concrète, et le plus je m’écoutais moi-même, mon coeur et mes besoins profonds, le plus je recevais de l’aide. Je compris qu’on pouvait donc, par exemple, consulter un petit dictionnaire français-italien comme on consulte le tarot et avoir des réponses complètement adaptées à notre situation et même plus que cela : pleines d’humour et de tact, précises, profondes, même tout en nuances, somme toutes, extraordinaires.

            Tel l’événement avec Eyob, un ami éthiopien arrivé quand je venais d’ouvrir le livre de Job, étendu dans mon lit, en Italie –Job étant le premier livre que j’ai lu de la Bible et une métaphore de ce que j’avais moi-même vécu, mais aussi une exemplaire allégorie de l’Éthiopie, qui fut d’abord la riche Abyssinie - ils me parlèrent ainsi à différents moments de ma vie, en fait presque à chaque jour, en utilisant des symboles, des mots, des rêves, des peintures –des signes que je comprenais très intimement et qui s’inscrivaient dans une mosaïque si immensément riche de sens qu’elle en devenait trop lourde. Sens que non seulement je pouvais comprendre, étudier, et même lentement démystifier, mais peut-être un jour, si j’en avais la capacité, expliquer –non par chacun de ses détails innombrables, et donc impossibles à communiquer mais plutôt- par sa texture, son propos, sa force, son essence. Ceci me prit enfin bien du temps à comprendre, qu’il ne me fallait pas tout dire, car c’était impossible, et donc cette nécessité de ne communiquer que l’essentiel et non le tout, car le miracle est si beau qu’on cherche toujours à le partager dans la totalité de ce qu’on en perçoit.

 

 

*

 

 

Tout débuta lorsqu’une force bien peu plaisante entra dans mon esprit, dans un grand rugissement : «Je suis le bruit». Ces mots comme chuchotés, mais véritable grondement, pénétrèrent dans mon être en cet instant précis d’environ une seconde ou deux. Je les sentis profondément, tout en sachant que cette force n’était pas bonne.

 

Puis, une voix tonnante se déclencha en moi, comme un psaume incontrôlé.

 

Et je continuai à marcher avec ma mère vers la maison, avec des sons inquiétants et troublants, éclatant à chaque pas...

 

 

*

 

 

Dans ma chambre, étendu sur mon lit, je tombais dans un trou obscur, un gouffre sombre; j’y plongeais. J’avais appris, à travers ces vingt années de combat, que je n’avais jamais essayé une chose : l’abandon. Ne pas se battre. Seulement endurer, patiemment, que la tempête, le cyclone, l’ouragan ravageur passe, que la mort nous prenne, nous gruge, nous vide et se retire. Par ce processus de plongée dans la mer intérieure, je vécus trois morts, toutes égales.

            Puis, vint le miracle : pendant la chute dans l’abîme, mon corps devint chaud et confortable, puis l’extase alors que tombait sur mon corps comme une pluie de lumière, et pleinement conscient et dans un état semblable au plaisir incommensurable du nirvana, je me laissai nettoyer par le ciel sans la moindre intervention.

 

*

 

 

            Les cloches de l’Apocalypse sonnèrent. Deux visites à l’hôpital sous Harper –toutes deux volontaires, afin de prouver à ma famille que je n’étais pas malade- personne ne réalise ce que cela aurait pu être, et encore moins avec un autre mandat, ou ce serait probablement devenu quelque chose de presque similaire à des camps de concentration. Les «malades», dont je faisais partie, ne pouvaient même plus se montrer de l’amour; interdiction de se toucher. Plus de services, mais torture psychique. Donc, plus d’activités, les «malades» étaient laissés à eux-mêmes, et forcés de se tenir ensemble et de s’organiser, jamais ou très rarement je n’ai connu un tel esprit d’entraide et de groupe, alors que même les infirmières nous laissaient souvent sans eau.

            D’ailleurs, les médicaments n’étaient que très rarement bons; et on a même voulu m’endormir en me faisant une injection de force simplement car j’ai parlé à une autre personne, voulant socialiser dans cet enfer sans fenêtres, cette prison secrète surveillée, pour trois ou quatre personnes, par environ le même montant de gens depuis un endroit vitré, avec des caméras partout pour observer mes moindres mouvements; un homme était attelé à la tâche 24h sur 24.

            De plus, interdiction de boire de l’eau, qu’ils disaient être mauvaise pour ma santé, pour une raison obscure tout à fait absurde; seulement, trois ou quatre cm de glace, environ deux fois par jour, dans un verre minuscule. Le reste du temps, assoiffé, je devais emprunter des stratagèmes pour avoir un peu d’eau. Pas étonnant que quelques mois auparavant, de façon prémonitoire, j’eus écrit le livre Déserts bleus. Et quand je ne pouvais avoir de l’eau, je montrais mon livre et ma gorge en signe de soif.

 

*

 

 

            Quelque part entre un gangster de Brooklyn, un policier de New York, Black Bear, cet homme noir de bonne stature, me dit, une fois arrivé à l’hôpital, dans la salle éclairée : «Do you see a Wayne Gretzky here?». Je comprenais exactement ce qu’il voulait dire, que personne ne me protègerait de lui. Je lui répondis : «You’re the Wayne Gretzky». Il me lança encore, de sa voix grave qui tonnait dans son buste comme des profondeurs de l’abîme, menaçant: «Do you see a polar bear here?», moi qui avais écrit sur facebook une semaine auparavant que j’avais pour animal totem l’ours polaire. Mais cet homme, comment pouvait-il même savoir qui je suis?

            Il tapait haut et fort des mains pour répondre à mes questionnements intérieurs. Je sentais qu’on scrutait dans mon esprit, qu’il était même en mesure de lire dans ma pensée. Sa voix puissante, comme sortie des abîmes, résonnait dans tout mon être. Ce n’était pas la première fois que l’on lisait dans ma pensée, mais la plus dérangeante. Je quittai la pièce. Puis, je retournai à ma chambre et je lui répondis, dans ma tête : «You’re the black bear!» Puis, j’entendis, à plus de cent mètres de ma chambre, alors que j’étais assis sur mon lit, ses larges mains frapper.

 

 

*

 

 

            Je m’étais toujours demandé où se trouvait cette croix sur la colline qu’on voyait du Vieux Hull. Je désirais à ce moment la voir, comme je n’y étais jamais allé, et déposer des fleurs devant elle : un lys et une rose, ensemble reliés. Je ne me doutais pas que je la verrais peu de temps après, à chaque jour, pendant près de six mois, car elle se dressait aux pieds de l’hôpital Pierre Janet. Ce sera là mon Mont du Golgotha.

            Je passerai encore quelques mois, au cours de ces trois années de combat, à l’hôpital. Et cet homme qui marchait, dans cet interminable corridor malsain du Civic Hospital d’Ottawa, du matin aux petites heures de la nuit, en faisant avec sa bouche un profond son de cloche, comme ces sons fatidiques du jugement. Et tous les patients avaient, et dans mes deux derniers séjours à l’hôpital, des noms ou des surnoms bibliques tous écrits sur le tableau de façon surréaliste.  

            Dans la salle à manger, Black Bear, tout en restant assis, lança à tous les patients : «Whoever’s not scared of me, look at me». Seul, j’ai continué à le regarder. Je me savais protégé par bien plus que lui. Je vis ses yeux se poser sur moi et se détourner. Il voulait savoir, c’est tout, non plus m’intimider.

            Je vis au creux de son esprit, un vieil esprit du Cameroun, son visage halluciné et brillant, presque blanc de noirceur, et ses yeux si noirs que je vis à quel point cet homme avait un coeur puissant. Mais même si ma première impression de lui était le gangster de Brooklyn, il m’apparut policier du NYPD en ce sens qu’il gérait pas mal les lieux et allait où il voulait, comme dehors sans permission, et dans les endroits où seuls les infirmiers et les agents de sécurité –qui abondaient en plus des caméras, omniprésentes- allaient. Il me dit aussi, plusieurs jours avant que je ne quitte l’hôpital : «You will never be able to find me». Je répondis : «Why would I need to find you?».               

            Celui que j’avais identifié comme le Diable, avec le tatoo d’aigle en haut de la poitrine ou sur l’épaule, qui m’avait questionné sur la rue Somerset, dans le gros de la crise, se retrouvait maintenant dans la section la plus malade de la section psychiatrique, en chaise roulante. Et Sebastian, le frère trisomique de celle qui m’avait fait fumer de l’encens à quinze ans, qui propulsa ma maladie et expérience mystique, frère de celui que j’avais halluciné, était maintenant là, dans la salle commune, avec moi, comme pour mieux boucler la boucle.

 

 

*

 

 

             On marche et on ne sait pas pourquoi on marche. Peut-être pour explorer, pour être aussi pour ne pas cesser de vivre, car la marche nous conduit dans notre direction, elle nous guide vers nous-mêmes, et par elle on trouve le sens de notre vie passée, présente et future.

            J’ai marché dans les forêts de l’enfance, parsemée de poissons et de musique, dans le gumbo des grandes plaines de l’Ouest, sur les places et sur les collines des vieux continents; j’ai même marché dans une mare, juste avant d’être arrêté, avec mes beaux souliers d’Israël, sur la route vers Montréal. Et je n’ai jamais reçu mes fameux mocassins, qu’il me pris un an à payer, avec mes maigres fonds. Mon prix de poésie LeDroit en paya seulement la moitié, après autres dépenses. La jeune autochtone qui devait me les coudre ne me les a jamais envoyés, et a juste disparu des communications après m’en avoir envoyé la photo.

            Quand on reçoit des nouveaux mocassins, c’est parce qu’on commence un nouveau voyage. Et bien moi, j’aurai à attendre encore, et enfin, me reposer avant de repartir sur mon petit sentier.

 

*

 

 

            Ce combat obscur, cette marche, je sais bien sûr que je n’ai pas été seul à la marcher. La troisième guerre mondiale est passée sur la terre; qui l’a vue passer? La guerre, de nos jours, n’est plus –même si elle l’est toujours- qu’une guerre de soldats, mais une guerre médiatique, une guerre informatique, une guerre technologique, une guerre économique. Et pourtant, qui a entendu parler de la Syrie, de la Libye, de l’Irak, de l’Afghanistan, de la Yougoslavie, du Congo, du Mali...? N’est-ce pas assez pour dire que la guerre est passée, et que si tout le monde le sait, personne n’aura même sembler la remarquer.

            Des fois, je me demande combien il reste de terres sur Terre. Je me demande combien de déchets sortent de nos villes -ou y restent- à chaque jour -et pour aller où. Je me demande aussi si les gens aiment vraiment, s'ils aiment les gens, surtout, qu'ils ne connaissent pas, qu'ils ne peuvent connaître. Et je me demande aussi si les gens savent même pourquoi ils vivent, et si oui, pourquoi cela ne se sent pas dans notre société. Et à la fin, je trouve l'histoire de la l’humanité une histoire bien triste.

 

 

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            Quand on arrive à Paris, on comprend enfin ce qu’est l’Europe. On comprend seulement quand on y met les pieds. «Ok, c’est de là que je viens»... et puis l’on se souvient.

            Les Gaulois ne construisaient pas avec du métal et du plastique, mais plutôt, avec de la pierre et du bois. La noblesse des matériaux, et leur compréhension, fait les bons artisans, et les bons artisans font les grandes civilisations. La beauté matérielle est dans le choix judicieux et la compréhension pratique et esthétique des éléments. Après tout, n’était-ce pas dans ces environs que sont nés parmi les plus belles cathédrales et les plus beaux châteaux? Une chose que les Françoys ont toujours compris est la construction; ils savent construire des villes tout en beauté, et cela, presque aussi bien que les Italiens. Du moins, différemment, peut-être moins allégrement, et souvent mieux; car simplement, et franchement. 

            J’ai voyagé en Europe, en Afrique, et au Moyen-Orient, mais c’est définitivement en France et en Italie que j’ai trouvé mon ancien chez-moi. Mais sait-on jamais où la marche peut nous mener? Car dans l’essence, même si on marche pour marcher, on marche pour se rendre quelque part. Et si on doit partir encore, et bien on repart.

 

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            Mais bon, tu ne m’avais jamais demandé d’écrire tout ceci. Ce récit, malhabile, aura porté sur ma solitude et sur les grandes communions et folies qui l’ont ponctuée. Tant de questions qu’il nous prend une vie à remplir, à garnir, à semer et nous n’en avons la réponse peut-être qu’en arrivant vers d’autres horizons. Bien sûr, je dis peu de choses, j’y retrace seulement quelques étapes cruciales de mon parcours, des pensées qui ont été clé dans ma vie, un récit enchevêtré, peut-être même difficile à suivre, ou même à croire.

            Mais qu’est-ce que cela importe si l’on me croit ou non. Ce qui se connaît se suffit à lui-même. Cela aura été ma marche à moi, et mon écriture, même singulière, m’a permis, elle aussi, d’avancer, sinon à tout le moins d’aller à la rencontre du sens de mon passage ici-bas. Alors, que pouvait bien m’importer d’être un apôtre du vent: dans ma longue marche, je n’aurai toujours été que très authentiquement, mais simplement et humblement, François.

            Et même si j’aurai rencontré, sur mon sentier, des démons et des fées, des diables et des hommes, il faut toujours se rappeler que sous l’iceberg, git l’océan, immense et inchangé, source de toutes les réalités que nous ne connaissons que par nos sens. Et nous voyons très rarement en dessous.

 

Alors, je dirai encore que c’est toujours aujourd’hui que tout commence.

 

Et c’est ceci, très simplement, la marche du grand fleuve.

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